
L’odeur de la crise
A quand remonte la crise ? L’argent facile, la spéculation, l’idée que l’on peut s’enrichir sans effort…Plusieurs experts situent la grande fracture en 1986. C’est là que se serait produit un effondrement entre le « modèle » industriel et le « modèle » financier. Cette année-là, le ministre français des Finances de l’époque, Pierre Bérégovoy (paix à son âme), autorisa, comme ses collègues européens, la dérégulation des capitaux.
C’est-à-dire la libre circulation des masses financières permettant aux investisseurs de venir faire leur marché, acheter des entreprises ou placer des capitaux spéculatifs sans autre règle que la recherche du profit. Dès lors, le capitalisme industriel, plus soucieux de ses performances productives et commerciales et naturellement plus enclin à tenir compte des hommes pour ne pas scier la branche sur laquelle il était assis, cédait la place à un capitalisme financier débridé et aux fonds d’investissements managés par des actionnaires étrangers à l’entreprise et habités par le seul appât du gain.
Pour être savante, cette analyse n’est pas forcément la plus pertinente. L’idée que l’homme pourrait s’enrichir sans se fatiguer est certainement aussi vieille que la circulation des pièces de monnaie. En témoigne brillamment un érudit romain nommé Suétone. Il vécut entre le Ier et le IIe siècle de notre ère, dans la mouvance du pouvoir puisqu’il fut le secrétaire de l’empereur Hadrien. Suétone eut la riche idée de décréter un impôt sur l’urine en créant les très célèbres vespasiennes, ainsi nommées en hommage à un autre empereur dont il fut le conseiller. Titus, le fils de Suétone, critiqua son père avec véhémence en lui reprochant d’avoir imposé l’urine. Suétone s’empara d’un sac de pièces d’or et les mit sous le nez de Titus : « Es-tu incommodé par l’odeur ? », interrogea le père.
L’argent n’a toujours pas d’odeur, mais la crise en a une : ça sent le naufrage. Consolons-nous en n’oubliant jamais que ce n’est pas la première fois dans l’histoire de l’humanité que les perspectives d’avenir ne sont pas toutes roses. Et en sachant que le génie de l’homme se manifeste toujours dans la recherche de solutions. Combien de générations, parfois sacrifiées, se sont ingéniées à corriger et à réparer les erreurs du passé ?
N’écoutons pas trop les Cassandre qui craignent une trilogie calamiteuse (crise financière, puis crise économique, puis crise sociale). Après les trente glorieuses et plus d’un demi-siècle de paix dans les démocraties européennes, les pessimistes ont certainement une chance d’avoir un jour raison. Mais n’oublions pas non plus que la peur du risque est parfois pire que le risque lui-même. A propos, les gendarmes, dont le métier est éminemment caractérisé par le risque, ne sont-ils pas les exemples vivants d’une culture qui refuse le deuil de l’avenir ?
Bernard Méaulle,
directeur de la publication