
Honneur et déshonneur
Les honneurs militaires sont prévus par un décret* d’octobre 2004. Il est stipulé que le ministre de la Défense passe les troupes en revue en tête, puisqu’il représente la plus haute autorité. Mais il est de tradition – appelons cela de la politesse militaire – que l’autorité qui préside la cérémonie d’un « adieu aux armes » invite le militaire qu’il veut honorer à saluer ses troupes en premier. Cette tradition est très ancrée dans la mémoire du soldat.
Or, le 27 juin dernier, Hervé Morin, certainement mal informé par son cabinet particulier, n’a pas rendu cet honneur suprême au général Parayre, pourtant premier officier de l’Arme à la tête de la Gendarmerie nationale. Scandale inacceptable, a-t-on pu entendre murmurer dans les rangs des nombreux militaires présents. Il n’y avait eu, jusque-là, aucun précédent de ce type.
Inutile de vous dire que la cote du ministre en a pris un sérieux coup, réduisant encore la popularité d’Hervé Morin qui, il faut bien l’avouer, n’a jamais été vraiment élevée dans le monde militaire, à la différence de Michèle Alliot-Marie qui, avant lui, avait réussi à construire un environnement de confiance et de sympathie respectives.
Le mécontentement était tel qu’en signe de protestation, les généraux de deuxième section ont volontairement détourné le regard lorsque le ministre est passé devant leur rang. Quant aux généraux de première section, ils n’ont pas voulu saluer le ministre, mais uniquement le général Parayre.
Peut-être avaient-ils aussi pris connaissance de l’article de « Profession politique » du 26 juin dernier. Le journaliste, bien introduit au ministère de la Défense, écrit qu’Hervé Morin, qui souhaiterait aller beaucoup plus loin que le Livre blanc, juge « les généraux trop nombreux », pour une efficacité toute relative à son sens, en particulier dans la Gendarmerie, sorte d’« armée mexicaine ».
Toujours selon l’article de presse, Hervé Morin a fait remarquer que les gendarmes sont « difficiles à mettre au pas ». C’est, a-t-il ajouté, « le contraire des policiers, qui ont un aspect rebelle mais sont en réalité très disciplinés. Les gendarmes, selon lui, sont disciplinés en apparence mais rebelles en interne ». On ne peut que saluer cette approche hautement psychologique d’un ministre de tutelle vis-à-vis de ses armées.
Des armées profondément marquées, traumatisées, par ce qu’il est convenu d’appeler l’affaire « Cuche », du nom du chef d’état-major de l’armée de Terre qui a démissionné après le drame de Carcassonne, cette fusillade à balles réelles qui a fait dix-sept blessés lors d’un exercice en public du RPIMa, le 3e régiment parachutiste d’infanterie de Marine.
Cette démission, geste rarissime dans l’histoire des militaires français, n’a connu que deux précédents : les départs du général Lagarde en septembre 1980 et du général Delaunay en mars 1983, qui contestaient le budget de la Défense. Dans le cas présent, l’officier de haut rang a été très affecté par les propos de Nicolas Sarkozy qui, après le scénario tragique, a traité les militaires présents d’« amateurs », parlant de « négligences inacceptables », de « fautes d’encadrement » et d’un « relâchement extrêmement grave ».
Malgré des déclarations d’apaisement du président de la République et du ministre de la Défense à l’occasion du 14 Juillet et un défilé impeccable de tenue, de très nombreux officiers se sentent insultés par ce qu’ils considèrent comme une mise au pilori collective. Ils voient dans la démission de leur chef, un blâme déguisé et disproportionné. Ce qui ne fait qu’accroître le malaise entre militaires et politiques.
* Décret n° 2004-1101 du 15 octobre 2004.